FORMATION PROFESSIONNELLE AU SÉNÉGAL : MOINS DE PAPERASSE, PLUS D’EMPLOIS

« Plaidoyer pour un nouveau pacte entre l’État, l’ONFP, le 3FPT, lesopérateurs de formation et les entreprises »

Le Sénégal investit des ressources importantes dans la formation professionnelle, mais le véritable défi est désormais celui de l’efficacité :

transformer plus rapidement les financements publics en compétences, les compétences en emplois et les emplois en revenus. Pour y parvenir, il

est nécessaire de repenser la relation entre l’État et les opérateurs de formation. Simplifier les procédures, responsabiliser les acteurs, digitaliser le suivi, financer davantage les résultats et réfléchir à un régime fiscal adapté aux formations d’intérêt national

: telle pourrait être l’une des clés d’un système de formation plus agile, plus proche des entreprises et des réalités des territoires.

Le temps est venu de changer de méthode

Le Sénégal dispose aujourd’hui d’un potentiel considérable en matière de formation professionnelle. L’Office national de formation professionnelle (ONFP), le Fonds de

financement de la formation professionnelle et technique (3FPT), les établissements publics et privés, les centres de formation, les entreprises et les milliers de formateurs constituent un écosystème important.

Mais cet écosystème doit désormais franchir une nouvelle étape. La question n’est plus seulement de savoir combien de personnes sont formées.

La véritable question est :

Que deviennent ces personnes après leur formation ?

Ont-elles trouvé un emploi ? Ont-elles créé une activité ? Ont-elles amélioré leurs revenus ?

Les entreprises trouvent-elles les compétences dont elles ont besoin ?

C’est autour de ces questions que devrait être construite la prochaine étape de notre politique de formation professionnelle.

Le paradoxe de la bureaucratie

Un opérateur peut disposer de compétences, d’expérience, de formateurs qualifiés et d’un

programme pertinent, mais perdre une énergie considérable dans les procédures administratives.

Dossiers, pièces justificatives, validations successives, conventions, rapports, contrôles et procédures de paiement sont nécessaires pour garantir la bonne utilisation des ressources

publiques.Mais lorsque ces procédures deviennent trop longues, elles produisent un effet paradoxal :

elles ralentissent précisément ceux qui sont censés agir sur le terrain.

Or, les besoins de l’économie ne suivent pas le calendrier administratif.

Une entreprise peut avoir besoin de techniciens dans trois mois.

Une campagne agricole peut nécessiter des compétences immédiatement.

Un secteur numérique peut voir apparaître un nouveau métier en quelques mois.

La procédure publique doit donc être rigoureuse, mais également rapide et adaptable.

Faire confiance aux opérateurs, sans renoncer au contrôle

Il ne s’agit pas de demander à l’État de renoncer à ses contrôles. Il s’agit de changer la nature du contrôle.

L’État pourrait davantage contrôler les résultats, plutôt que multiplier les vérifications

administratives avant chaque étape.

Un opérateur ayant déjà démontré sa compétence, sa fiabilité et sa conformité pourrait

bénéficier d’un agrément pluriannuel. Pourquoi demander chaque année les mêmes documents à une structure déjà connue et régulièrement contrôlée ?

L’idée serait de créer un agrément national Opérateur Formation–Emploi, valable par

exemple trois ans et renouvelable selon les performances.

Une fois agréé, l’opérateur conserverait un identifiant unique et ne fournirait à nouveau que

les informations propres à chaque projet.

Une pièce déposée une fois ne devrait pas être redemandée dix fois.

Vers un financement à la performance

La deuxième transformation devrait concerner le financement.

Pourquoi ne pas expérimenter progressivement un système de paiement en trois étapes :

30 % au démarrage, 40 % après réalisation, 30 % après validation des résultats ?

Le premier paiement permettrait de mobiliser les formateurs, les équipements et les

ressources nécessaires.

Le deuxième serait lié à la réalisation effective de la formation : présence des bénéficiaires, volume horaire, évaluations et respect du programme.

Le troisième serait lié aux résultats prévus au contrat : certification, insertion, création

d’activité, évolution professionnelle ou autre indicateur adapté.Il faut toutefois éviter de demander à un opérateur de garantir seul ce qui dépend de l’ensemble de l’économie.

Le taux d’insertion doit être apprécié en fonction du secteur, du territoire, du public et des

possibilités réelles du marché du travail.

Mais une chose est certaine : le financement public doit progressivement s’intéresser

davantage à l’impact qu’au seul volume de formations réalisées.

Une fiscalité adaptée aux formations d’intérêt national

La question fiscale mérite également d’être posée.

Il ne serait ni réaliste ni souhaitable de demander une exonération générale pour tous les formateurs.

En revanche, le Sénégal pourrait étudier un régime spécifique pour les formations d’intérêt

national, c’est-à-dire celles qui répondent directement aux priorités économiques et sociales

du pays. Agriculture, agroalimentaire, numérique, intelligence artificielle, industrie, énergie, maintenance, logistique, métiers verts, transformation locale : certains secteurs méritent une attention particulière.

Lorsqu’une formation est financée ou labellisée par un dispositif public, un régime fiscal

simplifié pourrait être étudié, sous réserve du respect de conditions strictes de traçabilité et de contrôle.

L’objectif ne serait pas de créer une niche fiscale.

L’objectif serait de réduire le coût administratif et fiscal de l’investissement public dans les

compétences. Cette réflexion devrait naturellement être menée avec le ministère chargé des Finances et les administrations compétentes afin de respecter le cadre fiscal et budgétaire national.

Un guichet unique pour la formation et l’emploi

La digitalisation peut devenir un véritable outil de transformation.

Le Sénégal pourrait progressivement mettre en place un Guichet national Formation–Emploi permettant de réunir, dans un même environnement numérique, l’opérateur, l’administration, le bénéficiaire et, lorsque cela est pertinent, l’entreprise.

L’opérateur pourrait y déposer son projet, suivre son agrément, enregistrer les bénéficiaires,

gérer les présences, transmettre les évaluations, produire les rapports et suivre ses paiements.

L’administration pourrait, de son côté, disposer de données consolidées sur les formations

financées, les métiers, les territoires, les coûts, les taux de réussite et les résultats d’insertion.Il ne s’agirait pas simplement de mettre la bureaucratie sur Internet.

La véritable transformation numérique consiste à supprimer les étapes inutiles.

Mettre l’entreprise au cœur de la formation

Une formation professionnelle ne devrait plus être conçue uniquement entre l’administration et le centre de formation.

L’entreprise doit être présente dès le départ.

Avant de financer une formation, il faut pouvoir identifier les besoins du marché :

Quels métiers recrutent ?

Quelles compétences sont recherchées ?

Quels équipements utilisent les entreprises ?

Quels stages sont disponibles ?

Quelles perspectives d’emploi existent ?

La formation duale et l’apprentissage en entreprise doivent donc occuper une place croissante.

Le principe devrait être simple :

Former à partir des besoins économiques réels, et non seulement à partir de l’offre de

formation existante.

Donner plus de choix aux jeunes

Pourquoi ne pas également expérimenter un Pass Formation–Emploi ?

Un jeune pourrait bénéficier d’un droit à la formation et choisir, parmi des opérateurs agréés,

le parcours correspondant à son projet.

Le financement public suivrait alors davantage le bénéficiaire.

Cette approche introduirait davantage de concurrence sur la qualité et inciterait les opérateurs

à améliorer leurs résultats.

Le jeune ne serait plus seulement un bénéficiaire passif.

Il deviendrait un acteur de son parcours professionnel.

Mesurer ce qui se passe après la formation.

Il est temps d’aller au-delà des statistiques de participation.

Un programme de formation devrait être suivi pendant plusieurs mois.

Combien de personnes ont obtenu leur certification ?Combien ont trouvé un emploi ?

Combien ont créé une activité ?

Combien ont amélioré leurs revenus ?

Combien d’entreprises sont satisfaites ?

Ces indicateurs permettraient de créer progressivement un Indice d’impact Formation–Emploi.

Cette approche donnerait à l’État une capacité nouvelle : comparer les programmes, identifier

ceux qui fonctionnent, corriger ceux qui fonctionnent moins bien et orienter les financements

vers les dispositifs produisant les meilleurs résultats.

Les territoires doivent avoir leur mot à dire

La formation professionnelle ne peut pas être pensée exclusivement depuis Dakar.

Les besoins d’un jeune de la vallée du fleuve ne sont pas nécessairement ceux d’un jeune de Dakar, Thiès, Kolda, Tambacounda ou Ziguinchor.

L’agriculture, l’agroalimentaire, la pêche, le tourisme, le numérique, l’industrie ou l’artisanat

peuvent constituer des priorités différentes selon les territoires.

Les collectivités territoriales, les organisations professionnelles et les opérateurs locaux

doivent donc participer davantage à l’identification des besoins.

La territorialisation doit devenir une réalité opérationnelle.

Former pour les métiers de demain

Enfin, notre système doit pouvoir réagir rapidement aux métiers émergents.

Intelligence artificielle, cybersécurité, agriculture intelligente, biotechnologies, énergies renouvelables, maintenance industrielle, transformation agroalimentaire et économie verte

sont autant de domaines qui nécessitent une adaptation permanente.

Il serait donc pertinent de consacrer une partie des ressources publiques à des programmes pilotes Formation–Emploi, avec des procédures simplifiées et une évaluation rigoureuse.

L’État pourrait ainsi tester rapidement une nouvelle formation, mesurer ses résultats et décider ensuite de sa généralisation.

Une nouvelle relation entre l’État et les opérateurs

Au fond, la réforme proposée tient en une phrase :

L’État doit fixer les règles et contrôler les résultats ; les opérateurs doivent disposer de la

liberté nécessaire pour exécuter efficacement leur mission.L’État apporte la vision, la réglementation et le financement.

L’ONFP et le 3FPT assurent leurs missions de financement, d’accompagnement, de contrôle et d’évaluation.

Les opérateurs apportent leur expertise et leur capacité d’action.

Les entreprises expriment leurs besoins et ouvrent davantage leurs portes à l’apprentissage et aux stages.

Et les jeunes deviennent les principaux acteurs de leur parcours.

Moins de paperasse, plus de compétences

Le Sénégal n’a peut-être pas besoin d’empiler de nouvelles structures.

Il a surtout besoin de mieux connecter celles qui existent déjà.

La réforme pourrait se résumer en quelques principes :

Moins de procédures, plus de compétences.

Moins de délais, plus d’actions.

Moins de paperasse, plus d’emplois.

Plus de confiance, mais aussi plus de responsabilité.

Plus de données, plus de transparence.

Plus de résultats, plus d’impact.

La véritable réussite d’une politique de formation professionnelle ne devrait donc plus être mesurée uniquement par le nombre de personnes formées.

Elle devrait être mesurée par ce qu’elles deviennent.

Car au bout du compte, le Sénégal ne doit pas seulement financer des formations. Il doit investir dans des compétences, des métiers, des emplois, des entreprises et des revenus.

C’est à cette condition que la formation professionnelle pourra devenir pleinement un moteur de la transformation économique et sociale du pays.

Saliou BODIANG

Consultant – Formateur pluridisciplinaire

RH – Informatique – Entrepreneuriat – Agroalimentaire – Intelligence artificielle

saliouyayo@gmail.com 

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